Une parole présidentielle qui fâche. Roger Buangi Puati s'adresse à Fatshi.

Une parole présidentielle qui fâche. Roger Buangi Puati s’adresse à Fatshi.

Une parole présidentielle qui fâche. Roger Buangi Puati s’adresse à Fatshi.

C’est une parole sans conséquence pour les inconscients et qui fait mal à un peuple fier. Roger Buangi Puati est philosophe et éthicien. Il réagit face à cette phrase du président Félix Tshisekedi tenue lors de sa tournée au Kasaï Oriental, précisément à Lodja, le 05 janvier 2022.

« … Nous sommes venus servir le Congo et les Congolais. Nous ne sommes pas venus voler ce pays ni le détruire. D’ailleurs il n’y a plus rien à détruire, puisqu’il (ce pays) est déjà détruit ».

Voici l’intégralité de son message.

Monsieur le Président de la République,

Vos paroles ci-dessus m’ont fait froid dans le dos et ont glacé mon sang. Je me suis demandé pourquoi. Je ne suis ni votre partisan, ni votre adversaire. J’ai toujours considéré que votre réussite serait un bien pour le Congo et votre échec un malheur pour notre peuple. Je ne suis donc pas animé de mauvaise foi. Je n’ai aucune position idéologique qui me pousserait à vous chercher des poux sur la tête. Je suis simplement un patriote soucieux du prestige et de l’avenir de mon pays, la République Démocratique du Congo. Une exégèse sereine et fine de vos paroles m’a indiqué les véritables raisons de mon malaise en entendant vos propos.

La première raison est une question de crédibilité. Je n’aurais pas de raison de douter de vos bonnes intentions de ne pas voler le Congo, mais tout résiste à votre affirmation. Beaucoup trop d’argent public disparaît au sein même de votre propre cabinet. Des collaborateurs font disparaître des millions de dollars affectés à différents programmes de reconstruction du pays, quand ils ne disparaissent pas eux-mêmes avec leur butin. Quelques procès-spectacles nous ont donné l’illusion d’une justice enfin opérante pour combattre la corruption et l’impunité. Des juges se brisent les dents et parfois la vie dans l’exercice de leur noble mission. Mais les malfaiteurs sont vite libérés pour vivre au grand air à l’intérieur ou à l’étranger. Une conclusion objective s’impose : le Congo est bel et bien pillé sous votre présidence. Des pays qui nous agressent depuis plus de vingt ans se voient attribuer officiellement des zones minières, sécurisées par leurs propres soldats sur le territoire de la République pour y puiser à pleines mains les richesses de notre sous-sol. Raison invoquée dans les médias par l’un de vos conseillers : par gain de paix. Quelle absurdité ! Quelle petitesse ! Le grand Congo est humilié. Et pourtant, Monsieur le Président de la République, je l’affirme haut et fort : le Congo n’a qu’un seul destin être Grand ! S’aplatir devant des pays comme le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda est la pire des politiques ! Vous faites honte aux Congolaises et aux Congolais.

La seconde raison c’est la fausseté de l’affirmation selon laquelle il n’y aurait plus rien à détruire au Congo parce que, d’après vous, le Congo serait déjà mort. Monsieur le Président de la République, je pense qu’en relisant vos propos sous ma plume, sans que j’aie encore donné un seul argument, vous mesurez le caractère dévastateur de vos paroles. Vous seriez donc le Président d’un pays déjà mort. Quelle confession terrifiante d’impuissance pour un Chef de l’Etat ?! Pourquoi inoculez-vous le désespoir à vos concitoyens en tant que Président de la République ? Ne croyez-vous donc pas en votre pays, en votre peuple et à ses multiples atouts qui témoignent et crient à qui veut l’entendre que le Congo refuse de mourir, malgré les coups de boutoir que lui assènent ses ennemis africains et d’ailleurs ? Pourquoi, pensez-vous, que des pays voisins en particulier à l’est du pays continuent de nous faire la guerre si le Congo était déjà mort ? Ne viennent-ils pas justement anémier notre pays pour vivre de son sang ? Ma foi dans le Congo est profondément blessée par vos propos.

Souvenez-vous, Monsieur le Président de la République, de notre téléphone du 12 novembre 2018, le jour où vous avez retiré votre signature de l’Accord de Genève. Je vous disais que dans notre vision bantoue, il existe une anthropologie de la parole, qu’il y a un lien inextricable entre la parole et celui ou celle qui la prononce. S’il y a, dans nos traditions, une place pour la reconnaissance d’une parole malencontreuse et donc un pardon consécutif y afférent, il n’y a pas de place pour le retrait d’une parole prononcée. Car une parole, dit-on, est comme une brindille de raphia que l’on retire d’une botte nouée; on ne peut la remettre à sa place. Il y a aussi cette maxime qui dit que la parole fait l’homme. Pour connaître ce qu’est véritablement une personne, l’horizon bantou propose deux lieux : la parole et le repas. L’homme se découvre en parlant et en mangeant. C’est pourquoi, nos ancêtres ont toujours veiller à ce que la parole et la table soient des arts à part entière. Même à l’offense, il n’est pas bon de répondre tout de suite, conseille la culture bantoue. Une tête qui s’en va se reposer au moins une nuit, après avoir été offensée, saura donner une réponse digne à l’offenseur. Il n’est pas nécessaire ici de rappeler au lecteur qu’en tant que Chef de l’Etat, vous détenez une parole performative dont les conséquences peuvent être graves, tant elle impacte la vie des dizaines de millions de personnes.

A vous entendre, vos propos offriraient une clé herméneutique pour comprendre certaines de vos décisions qui font beaucoup de mal aux Congolaises et aux Congolais. Rien donc ne peut encore être fait au Congo et aux Congolais qui les fasse souffrir davantage, puisque décidément il n’y a plus rien à détruire. L’intervention d’une armée étrangère en territoire congolais, la patrouille de la police d’un pays voisin dans la ville de Goma, l’entrée des troupes burundaises au Sud-Kivu, le projet nourri par la Tanzanie de construire une route qui la relie au Congo pour venir se servir, tout ceci ne constituerait qu’un moindre mal comparé à la destruction absolue que vous aurez constatée.

Monsieur le Président, je me permets de vous dire que même si beaucoup de Congolaises et de Congolais n’adhèrent pas à votre manière de mener le pays, vos prises de parole sont suivies par tous et peuvent soit nous rendre fiers ou honteux du fait d’être Congolais. Et bon nombre d’entre nous devenons crispés dès que vous vous apprêtez à parler. La communication est une science et un art. Prenez donc garde à ce que vous dites et que ceux qui autour de vous sont payés pour vous conseiller vous aident dans cet exercice délicat dont dépendent l’orgueil et la honte de tout un peuple. Le silence peut parfois valoir plus que mille paroles.

La rédaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *